L’aventure débuta par un phénomène curieux : la découverte d’une valise de cuir blanc, échouée sur une plage irlandaise. La valise ne montrait aucun signe de dégradations dues aux intempéries, et elle n’était pas fermée à clef. Elle contenait un grand nombre de feuillets épars et quelques objets, que je détaillerai plus loin.  Et, à l’intérieur du couvercle, un nom sur une étiquette : Horace Vermont.

BookletHV_1

En examinant les documents afin de pouvoir identifier le propriétaire, une caractéristique commune me sauta aux yeux : un personnage impassible et monochrome, avec un chapeau, semblait tous les traverser, sans en faire réellement partie. Il m’intrigua tant que je répugnai à confier la valise aux autorités, et entrepris de répertorier son contenu avec précision.

Rétrospectivement, je dois avouer aujourd’hui que cette première prise de contact fut pour moi un point de non retour. Je sus dès cet instant que la valise ne révélerait son secret qu’avec réticence. Les éléments étaient difficilement classables. Ils existaient bel et bien, mais ce qu’ils décrivaient excluait l’idée classique de catégories, à moins que l’on admette que tout existât dans le désordre et sur un même plan, sans exception aucune, que ce tout ait quelque chose à dire, et que le personnage imperturbable ait vraiment rencontré et conversé avec ces «représentations», même si je n’aime guère ce mot.

BookletHV85

Pendant plusieurs jours, je tentais néanmoins de trouver une logique quelconque pour ordonner les éléments. Je dénombrais 1008 dessins en noir et blanc surmontés d’une phrase, 846 dessins visiblement inachevés, 264 aquarelles avec 12 thématiques différentes, 88 « photographies » ne capturant aucune réalité matérielle, deux épais manuscrits aux pages non numérotées (à première vue un mode d’emploi et une table de coordonnées) et un petit livre relié de cuir rouge. Quant aux objets, j’identifiais un compas de relèvement, un fil à plomb, une brosse à chapeaux, un dé à 22 faces, une clef de cadenas, une paire de lacets de cuir blanc, une réplique miniature de la troisième horloge marine d’Harrison et trois autres objets gradués évoquant la mesure et le calcul. La valise était celle d’un voyageur, certes, mais de quel type de voyage s’agissait-il ? Si j’osais, je dirais que la valise contenait tout ce qu’il faut pour voyager au sein du hasard. 

HV3

J’avais fini par associer insensiblement, à force de travail, le seul nom à ma disposition, Horace Vermont, et le personnage au chapeau. Ne faisaient-ils qu’un ? J’aurais tout aussi bien pu conclure qu’Horace Vermont était l’auteur des pages et des croquis, et que le nom du personnage me resterait inconnu à jamais, mais cette hypothèse ne parvenait pas à s’ancrer en moi, je ne sais pour quelles raisons.

Cette énigme devint chez moi une obsession, un défi que m’avaient lancé la valise, son propriétaire et son occupant. J’abandonnais toutes mes autres activités et commençais à me livrer à une étude analytique poussée, faisant des recherches annexes dans de multiples domaines, dès lors qu’un indice graphique ou textuel cédait un tant soit peu à l’identification. 

HV4

Une nuit, après plusieurs semaines de travail acharné, un violent orage accompagné de bourrasques vint créer le désordre sur mon bureau et réduire mes efforts à néant. Les piles de dessins, soigneusement alignées et annotées en une ébauche de hiérarchie, jonchèrent en un instant le sol en un amas désespérant. 

Alors que je commençais à ramasser les feuillets, je compris soudain que cette enquête entêtée sur une logique défiant toute logique, cette obstination à vouloir tout classer et tout expliquer n’était qu’un ensemble de réflexes inappropriés, si communs au genre humain, et que les événements décrits par le contenu de la valise ne relevaient peut-être pas de ma compétence scientifique. Je rassemblais les dessins dans l’ordre où la tempête les avait laissé, et n’y toucha plus.

HV5

Quelques temps plus tard, une amie, ayant eu vent de mes recherches, fit venir chez moi un éditeur, qui examina les documents et me proposa la solution suivante : puisque la tâche n’était visiblement pas celle d’un homme seul, pourquoi ne pas demander de l’aide ? Si un seul lecteur était en mesure de livrer une interprétation quelle qu’elle soit, toutes ces recherches n’auraient pas été vaines. 

J’acceptais. Le présent opuscule n’est qu’un préambule destiné à attirer l’attention et la curiosité. Dans un recueil plus étoffé à paraître en septembre de cette année, les cent premiers dessins amassés par le vent seront livrés à l’appréciation des lecteurs. Avec l’espoir naïf qu’Horace Vermont, entre deux voyages, nous fasse un signe.

HV6